Voilà un peu plus de 6 mois que je suis amputé. Je cours sur tapis roulant, 10mn avec ma prothèse de marche.
Benoit, mon guibologue et Noel Martinet, le médecin appareilleur décident de me commander une lame de sprint.
Début janvier1996, je commence à m'entrainer avec cette lame de course.
Pas simple à dompter, car il faut apprendre à se servir de ce matériel. Au mois de Février, je pars à Lille faire un stage d'initiation à l' athlétisme pour améliorer ma course et préparer le championnat de France handisport.
Depuis le mois d' octobre, j'ai repris le travail. J'ai travaillé au site informatique de la CRAM de Nancy. Ils me garderont 3 mois avant de me mettre à la porte.
Je tente ma chance en intérim. Malheureusement, le pédigrée travailleur handicapé me ferme les portes. Alors, je décide de tricher et de ne rien dire.
Je trouve un travail de terrassier. Travail à la pelle et la pioche pendant 15 jours. Le soir même, je retourne dans l'agence Manpower, munis de ma reconnaissance travailleur handicapé. Lors que je dévoile ma prothèse, l'agent recruteur et à 2 doigts de tomber dans les vapes.
A la fin de mon contrat, il ne me propose aucun job. Je dois attendre une visite médicale que je ne passerai jamais.
Fort de mon expérience, je toc à la porte d' ADECO. Je sens une légère rétissance, mais je joue la carte du sport et du futur championnat de France. L'affaire est dans le sac et je travaille comme manutentionnaire.
Quelques mois plus tard, je suis contraint de passer une visite médicale à la Cotorep. C'est l'organisme qui décide de votre avenir. Résultat : interdiction de travailler debout, le port de charge, le travail en hauteur et le travail en intempérie.
Pour couronner le tout, je n'ai le droit à aucune aide...
Heureusement, un ami de mon père me fait embauché pour 2 ans, dans une sécurité sociale pour fonctionnaire.
Côté sport, je participe à mon premier championnat de France Handisport sur 100 et 200m. Ce sera la douche froide. Cependant, je m'accroche et en 1997, je décroche mes premières breloques. En 1998, je deviens détenteur du record de France du 400m.
C'est parti pour quelques années de compétitions handisport...
Nous sommes en 2003. C'est une année riche en expérience. Suite à ma rencontre avec les 2 étudiants au mois de février, je commence à préparer le marathon de New York qui se déroulera le 2 novembre de la même année.
Il y a eu des amputés qui ont couru le marathon. Le premier fut Dick Trautmann en 1978. Mais, il n'y a jamais eu de Français amputé à courir la distance debout. Histoire de me tester, je cours les semi-marathons de Metz et Thionville.
Putain que c'est dur. Toujours le même problème, car je bloque au 14ème kilomètre pour cause de crampe au moignon. Je tourne la distance en 2h09mn.
Au mois de septembre, je suis en Corse, à Bonifacio. J'ai rejoint un groupe d'amputé pour un stage de plongé avec l'association Bout de Vie.
A la tête de l'association, il y a Frank Bruno. Il est aussi amputé d'une guibole. Il est sauveteur en mer et moniteur de plongée. Il est un peu cabochard mais c'est surtout un modèle et un exemple. C'est un battant et pour être sur de toucher tout le monde, il est accompagné par Dominique Bénassi. Dominique est amputé fémorale est détient 8 titres de champion du monde de Triathlon.
Le parrain du stage est Jo le Guen, amputé de tous les doigts de pied et surtout rameur d'Océan. A la fin du stage de plongé, il défit Frank et Dominique de tenter de traversée l'atlantique à la rame. C'est ce qu'ils vont faire en 2005 en 54 jours et termineront 3ème face à d'autres équipage seulement "valide".
Toutes ces rencontres me donnent un coup de boost. Je suis à un mois de courir New York. Je viens de casser ma prothèse de course et suis obligé de m'entrainer avec ma prothèse de marche...
Le 2 novembre, accompagné de François et Bertrand, les 2 étudiants, nous sommes sur le pont de Verrezano à New York. 35 000 coureurs pour l'un des plus prestigieux marathon.
C'est partie pour 42 bornes. L'ambiance est chaude. Il n'y a pas un mètre du parcours sans personnes pour vous encourager. La ville est en fête. J'avale les premiers 10 kilomètres sans problème. Mais arrivée au 14ème kil, je commence à ressentir les crampes au moignon. Elle ne vont plus me lâcher. Au semi marathon, je décide de changer d'emboiture. C'est un peu mieux mais le mal et fait. Je sers les dents et les kilomètres s'accumule pour enfin arriver dans central park. La dernière ligne droite est forte en émotion. J'ai la larme au coin des yeux. Je repense à toutes ces années de galère, à mon père, ma famille, mes amis, mon pote Vincent qui est malheureusement parti emporté par la cancer. Et puis, je pense à la chance que j'ai de pouvoir courir. C'était un rêve, je l'ai réalisé.
Un beau pied de nez pour tous les amputés et tous les bien pensants qui ne penseraient pas que je terminerai.
Je passe la ligne d'arrivée en 5h55mn. Avis aux amateurs !!!
Dés mon retour en France la presse locale me fait des éloges de mon marathon et le chef de corps me propose pour une lettre de félicitation.
"La piste garce et cruelle
Comme moi, tu sauras l'aimer
Car elle t'aura tout donnée."
Nous sommes en 1997. Comme tous les jours, je me rends sur la piste d'athlétisme de Metz pour une bonne petite séance. Je vois un groupe qui s'entraîne avec dans leur rang, un gars avec un drôle de bras.
A la fin de la séance, je vais à la rencontre de ce mec. Il a le bras paralysé. Je lui parle des compétition d' athlétisme handisport et que s'il veut m'accompagner, il est le bienvenu.
Pourtant quelque mois avant, je mettais juré de ne plus m'investir à fond avec un autre mec cassé. En avril 1996, mon frère d'infortune, Vincent Perotto avait été foudroyé par le cancer.
J'avais décidé de continuer ma route en solitaire.
Mais on peut faire ce que l'on veut, on ne peut pas aller à l'encontre de ce que l'on est.
Hervé est donc paralysée d'un bras. C'est une branche de 100kg qui est tombé de 10m de hauteur. A cette époque, il avait 11 ans. C'est un miraculé car il a la cache thoracique d'enfoncer, un poumon perforé, la rate d'exploser, le nez cassé et un bras mort.
Hervé me semble bien seul. Pourtant c'est un gars qui se bats pour être comme les autres. Il continue ses études, fait du sport et il est passionné par l'informatique.
Le courant passe entre nous et je passe plus de temps avec lui qu'avec ma propre épouse. Elle se posera même la question de savoir si nous ne sommes pas homos?
Hervé fera plusieurs années de compétition et décrochera le titre de champion de France Indoor en 1999 du 400m.
Mais il décide d'arrêter la compétition Handisport et de faire du sport tout simplement avec les "valides".
Il arrête la course et se met au lancer.
Il se met également au taekwondo avec un bon niveau.
De retour de ma traversée, je l'ai même fait ramer et on peut dire qu'il se débrouillé pas mal. Si ce n'est qu'il est un peu sujet au coup de soleil et grosse cloque.
Bien sur, il continu à courir et partager quelques courses avec moi. Avant c'est moi qui le tirait partout. Je l'entends encore raller. Mais depuis plusieurs mois, c'est lui qui me pousse à venir courir avec lui. Faut dire que j'ai fait du gras et que je ressemble plus à un sumo qu'a un coureur. Promis Hervé, à la fin des vacances, je viendrai avec toi, mais faudra me pousser tranquille...
Côté travail, il suis mon chemin est rentre également au 43ème RT pour administrer des serveurs. Il est marié et papa de 2 belles filles.
Hervé porte pour surnom Pinguin parce qu'il est manchot et moi Skippy.
Bref, une belle histoire de complicité pour 2 potes qui aime croquer la vie.
Sa devise : "Quand on veut, on peut".
En décembre 2004, je prends part à un stage de ski organisé par Bout de Vie et mon pote Frank Bruno.
Quoi, des amputés sur des pistes de ski?
Et oui et avec prothèses s'il vous plait. Une semaine de glisse pris en main par des moniteurs de ski. Bonne humeur et fête tous les soirs, histoire d'être OPS (opérationnel) tous les jours sur les pistes.
Mon pote Franck Bruno va partir à la fin du mois pour l'ascension du Kilimanjaro et dans quelques mois, il sera dans l'atlantique pour la course à la rame Atlantic Rowing Race.
Le jour du nouvel an, je reçois un mail de Jo le Guen. Il s'agit du CV d'Angela Madsen. Elle est américaine, paraplégique, vétéran MP des US Marines et multimédaillé au championnat du monde d'aviron. C'est une femme hors norme. Jo pense qu'elle doit pouvoir convenir. Il nous manque plus que le 4ème larron.
En avril 2005, je cours le marathon de Paris avec un compagnon Amputé. Il s'agit de Marc Bernhard. En plus de son amputation, il a un plexus brachial. Nous voici donc ensemble pour 42 bornes dans notre capitale. Mais ce fut encore un combat de plus, car les organisateurs voulaient que l'on passe par la Fédération Française Handisport, pour notre inscription. Mais ils vont refuser. Un amputé peut courir jusqu'au 1500m et pas au delà. C'est leur avis, pas le miens.
Histoire de contrer tout le monde, on s'inscrit comme de simple marathonnien avec un certificat médical à l'appui.
Aujourd'hui, nous sommes des "valides". Dans les premiers kilomètres, il n'est pas rare d'entendre les encouragements des autres coureurs. On est sur une allure de 9 km/h et l'on profite pour discuter de tout et n'importe quoi. Au 25ème kilomètre, toujours la même histoire, j'ai des crampes au moignon. Je profite d'un bon ravitaillement au 30ème kilomètre et repars frais comme un gardon. Aux 35 kils, c'est autour de Marc, d'avoir des bouts de bois à la place des jambes. Faut dire que du c^té prothèse, c'est un peu normal... Mais il n'est pas rare d'encourager des coureurs en difficultés. Les mêmes coureurs qui nous avaient doublés les premiers Kilomètres. Nous terminons en 4h56mn sous les yeux ébahis des spectateurs.
J'en profiterai pour écrire un courrier à Mr Delanoë et à l'organisateur de nous avoir permis de courir ce beau marathon. Bien sur, je me suis fait une joie de transmettre les copies des réponses à notre chère fédé handisport. Depuis, c'est officiel, les amputés aptes physiquement peuvent courir la distance...
Encore un combat de plus de gagner.
Une semaine plus tard, je cours le semi marathon de Thionville en 1h56mn. Pas mal, puisqu'il s'agit de mon record personnel tout comme celui du marathon...
Jamais 2 sans 3...
Marathon de New York 2003, Paris 2005 et maintenant Monaco. Nous sommes le 11 novembre 2006.
Je suis accompagné d' Eric Lecomte et Marc Bernhard également amputé Tibiaux. Cette fois ci, on court le marathon de Monaco pour l'association Bout de Vie. La vieille du marathon, nous aurons même un stand bout de Vie au stade Louis II.
Eric et Marc ne sont pas des novices et ont déjà couru le marathon de Paris.
Nous ne sommes que mille participants et dont 3 amputa'dos à prendre le départ du marathon de la riviera. 42km de Bonheur en passant par Roquebrune, Menton et la frontière Italienne soit un parcours légèrement vallonnée..
J'ai peu préparer la distance pour cause de préparation de la traversée de l'atlantique à la rame, mais j'ai tout de même couru les 20km de Paris en 1h56mn. Eric et Marc semblent bien, malgré que Marc à une petite blessure au moignon.
La femme d'Eric, ma soeur Muriel et une de mes tantes sont là pour nous soutenir et nous encourager.
Eric termine sa course en 4h20mn. Pas mal pour un amputé et établit la meilleur performance Française.
Marc sera contraint à l'abandon suite à sa blessure au moignon qui lui coutera de long mois sans pouvoir chausser sa prothèse et sans marcher.
Pour moi, c'est la galère dès le 14ème kilomètres. Au semi, je me demande ce que je fous là. Au 30ème kilomètres, la voiture ballait me propose de monter à bord. Je refuse en les envoyant "chier".
"Marche ou crève" alors difficilement je cours les 12 derniers kil avec un autre marathonien en détresse. On s'encourage et un jeune gamin qui nous voient marcher nous rappelle qu'il faut courir.
J'ai des crampes de tous les côtés et le moignon me fait souffrir de plus belle.
Mais je sais une fois de plus pourquoi je suis là.
J'ai de la chance et je sais que beaucoup de gens comme moi rêveraient de pouvoir recourir. ce marathon, c'est pour eux...
42km 195 et c'est toujours les 195 qui sont les plus long.
Pourtant, je ferai un beau finish me rappelant avoir foulé cette piste lors des 100m amputé lors du meeting Herculis en 1999 et 2000.
J'en termine en 5h47mn, presque sur les rotules, mais fière d'avoir encore surmonter la distance.
Ma devise et mon leitmotiv étaient « Un marathon, c'est courir 42km 195 kilomètres et le reste on fait avec ».
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